Stratégies de prise de pouvoir en Haïti

Par William Savary

William Savary, economiste

En Haïti, pour arriver au timon des affaires de l’État,  les stratégies sont multiples.  Il faut reconnaître  au préalable que la décision  de se présenter á un électorat et se déclarer l’homme du moment, le «ecce homo », requiert une dose singulière d’audace, de perspicacité et  d’adresse . Que se passe-t-il dans le subconscient du candidat qui lui porte à croire qu’il peut dominer l’imaginaire de l’électorat? Comment parvient-il à croire  qu’en vertu de  sa compétence dont lui seul connaît les dimensions,  il est, au regard d’une population donnée, le mieux qualifié  à l’accompagner et à lui fournir le leadership nécessaire pour la conduire, comme dirait  Socrate , vers   la sortie de la caverne, et vivre une vie de lumière, de justice  et de bien être. En dehors de l’audace, de la perspicacité et de l’adresse, il y a le phénomène de la croyance. Il faut croire dans l’âme, que l’on peut être chef d’État.

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Mon regard croisé sur l’échiquier politique haïtien m’a permis de distinguer quatre sortes de politiciens/candidats que je designe comme suit : les sorciers, les ‘’blancomanes’’, les militants permanents et les nostalgiques.  Ces hommes et ces femmes (en moins grand nombre, il est vrai) sont prêts à jouer le tout pour le tout pour réaliser leur rêve de Chef d’Etat. Voyons leurs mobiles.

Les politiciens sorciers.- Ces individus croient et acceptent que  « tout pouvoir émane de dieu ». En participant à une élection, ils s’attendent  à en être les gagnants, sélectionnés grâce aux forces mystiques : la Sainte Trinite  et les Lwa d’Afrique qui, en la circonstance, se retrouvent  dans la même  salle  pour conjurer le mauvais sort. Les candidats de cette catégorie ne rêvent que d’effacer des siècles d’évolution du débat intellectuel. Leur ‘’vision’’ est de réaliser une nation composée d’individus obsédés par la rédemption et  le respect des règlements édictés par les leaders évangéliques. Ils s’autorisent à remettre en question des formes de gouvernement et d’organisation sociale, de modèles de société  qui ont servi à travers le temps. Ils veulent enterrer le suffrage universel et son corollaire, l’Etat laïc.

Les politiciens blancomanes.- Ces candidats  se renferment, permettez-moi le néologisme,   dans la « blancomanie ». Ils s’entourent  de  consultants « petits-blancs »  ou blanmannan de classe sociale peu élevée et paient cher pour  avoir  accès au chef du Haitian Desk du Département d’État Américain. Selon ces candidats, c’est dans cette connivence  avec l’étranger que se joue le jeu de la prise du pouvoir. Et ils en sont les jokers.

Les politiciens de cette catégorie sont prêts à négocier la souveraineté, les côtes et le sous-sol national  pour  avoir l’oreille des ambassadeurs des puissances qui se disent  « amies » d’Haïti.  Alors qu’ils font ces choix de consultants originaires d’ailleurs, ces candidats ne se rendent pas compte qu’ils finiront par perdre la faveur du peuple haïtien qu’ils aspirent diriger. Ils oublient  qu’Haïti To-ma  n’est pas limité à ses frontières géographiques. Haïti To-ma  est plus qu’un pays.  C’est, en effet, un héritage à nul autre pareil, légué à la postérité par des hommes et des femmes venus d’Afrique pour la plupart, et qui ont su montrer leur génie en livrant bataille à la plus puissante armée de la terre, au début du XIXe siècle : celle de Napoléon Bonaparte. Ayant vaincu les Français pour vivre Libre et Indépendant, ces premiers Haïtiens ont, sans attendre, aboli l’esclavage, cette pratique barbare et honnie que les occidentaux ont fini par abandonner jusqu'à la déclarer aujourd’hui crime contre l’humanité. Ce sont aussi ces hommes et ces femmes qui ont su, longtemps avant la guerre de l’indépendance,  ont su s’affirmer culturellement en créant une langue, le créole, et en remodeler leur religion amenée d’Afrique, le vodou.

Les politiciens de mobilisation permanente.- D’autres candidats définissent autrement la stratégie de la prise du pouvoir. Ils  entreprennent seuls des actions de mobilisation ou se laissent absorber par  des partis politiques à représentation nationale. Dans les cellules implantées à travers tout le territoire, communes, sections communales et bitasyon, ils stimulent et organisent l’expression de la colère. Pour ces candidats, l’organisation politique devient un mode de vie, une passion. Le ‘’romantisme’’  de la politique dicte leurs pas.

Les politiciens nostalgiques.-Un certain nombre de candidats, en quantité minime il faut le dire, se voient installer dans le fauteuil présidentiel à la suite d’un coup de force que leurs partisans armés pourraient fomenter. Il ne faut pas oublier ces candidats d’extrême droite vivent de la nostalgie des coups d’État sanglants d’autrefois, quand les militaires faisaient la pluie et le beau temps. Les candidats les plus centraux de cette catégorie rêvent de la prise du pouvoir par la guérilla, option qui pourtant n’a jamais su prendre racine ici.

On l'aura compris, les méthodes de la prise du pouvoir en Haiti, à la fois multiples et opaques, peuvent faire l’objet d’une analyse interminable. Toutefois, pour les observateurs de la politique haïtienne, il est un fait sur lequel aucun doute n’est plus possible : la prise du pouvoir se joue dans les coulisses, dans les hauts lieux et au cours de la nuit. C’est, en effet, la nuit que sont menées les louches opérations devant faciliter l’installation d’un pion, d’un dauphin ou d’un outsider aux timons des affaires. Ce qui amène à conclure que la logique de la prise du pouvoir exige des tactiques qui peuvent ébranler les cœurs sensibles ou tous ceux craignant les tentacules des  maîtres de la nuit.